Malika 91

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Nous avions pris la voiture, quitté Dakar par les « quartiers », puis par la plage, Yoff, Pikine.
De cette journée je ne me rappelle plus où nous sommes allés. Peut-être un de ces moments où nous sommes restés sur la plage, loin de la ville, à regarder les pêcheurs jeter loin leurs lignes dans la barre, attendre dans une immobilisation contemplative et peut-être incantatoire, puis, à la touche, ramener. Je regardais ces hommes élancés et gracieux arriver de nulle part, épars devant l’océan immense, dans ce froissement perpétuel de vagues que rien ne casse sur cette plage tellement longue que seuls les rêves la voient se poursuivre dans la brume.
Ce dont je me souviens avec certitude, c’est que pour rentrer nous avons quitté la plage, traversé les plantations de filaos, rejoint les dunes.
L’odeur nous a saisi avant que nous ne comprenions que nous ne roulions plus sur du sable, mais sur des ordures. La grande décharge de la capitale, à ciel ouvert. Des dunes d’ordures. Des fumées. Des cabanes. Des gens vivent là, fouillent, trient, et vendent, probablement. Je savais déjà que dans ce pays, quand on jetait quelque chose, c’est qu’il n’y avait plus rien, absolument rien à en tirer: quelque emballage plastique que ce soit était récupéré, rincé et réutilisé, même les fûts de produits toxiques; les canettes de boissons étaient découpées, martelées, transformées, ou bien fondues, en pièces mécaniques, en marmites, louches et autres écumoires; les bouteilles
étaient réutilisées indéfiniment; les pneus rechapés, et plus tard découpés, recousus en outres, en seaux. Et là, dans une sidération emplie de curiosité, je constatais que de ce rebut de rebuts il y avait encore quelque chose à extraire. J’étais plongée au cœur des « Météores » de Michel Tournier. Je ne disais plus rien, on roulait sur ce terrain aussi instable que le sable, dans une odeur de calcination tenace, on devinait le terrain chaud sous les roues; je remplissais mes yeux de cette vision d’un autre monde, la décharge n’en finissait pas, nous traversions un village de tôles, des collines de gris traversés d’éclats de rouges, de bleus, j’étais sur la lune, le sol sous
moi n’était pas ma planète, ces êtres humains étaient des extra-terrestres, ce sol ils le foulaient, le respiraient, s’en nourrissaient, peut-être même au sens propre.


Ils y naissaient. Ils s’y aimaient.

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2008

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